Partager l'article ! Subtile Vengeance (1): (Nouvelle écrite vers 19-20 ans, au début de mes années fac... Je demande donc un peu d'indulgence !) ...
(Nouvelle écrite vers 19-20 ans, au début de mes années fac... Je demande donc un peu d'indulgence !)
Il est midi passé ; un rayon de soleil filtre à travers les lourdes tentures qui masquent la fenêtre. Pustule Grincheux somnole encore. Dans le demi-sommeil qui chez lui précède toujours le réveil, il revoit une dernière fois, confusément, les plus belles scènes de la soirée d'hier. Une orgie magnifique, comme il en produisait tous les soirs au Palais, il y a quelques années... Mais à présent, Pustule est en disgrâce et les temps sont durs ; il est rare qu'il réussisse une fête comme celle-ci plus d'une ou deux fois par mois.
Un banquet a été dressé selon ses ordres, croulant de viandes, de fruits, d'alcools, autour duquel siègent ses invités de marque. Lui-même, courtisan à leur solde, trône comme le maître de maison au milieu des ministres, financiers ou chefs de guerre ; et, foule esclave pour un soir des grands de ce monde, son propre harem, gracieux éphèbes et belles soumises, gît à leurs pieds. Divertissements et libations se succèdent, à un rythme de plus en plus frénétique, désordonné...
... Pustule, bien qu'il incline à dormir encore, sent que le sommeil le quitte. Il ouvre les yeux et tente de se retourner pour voir l'heure sur l'horloge antique, derrière le lit, mais il ne parvient en se contorsionnant qu'à s'empêtrer dans ses draps ; force lui est de constater qu'il se fait chaque jour plus raide, plus lourd et plus maladroit. Même son cerveau, qu'il avait si actif, lui semble s'embrumer, s'enliser dans les marécages d'une conscience bestiale...
Il va sombrer, il le sait, et ne veut pas se l'avouer ; ses jours se transformeront en nuits, et alors, il ne pourra même plus mesurer sa déchéance - en aura-t-il seulement conscience ? Mais l'angoisse, qui se fait chaque jour plus intense et plus précise, et qu'il se refuse encore à dévoiler, le tenaille à chaque instant.
Mais qu'y puis-je ? Me voià plongé dans une léthargie confortable qui s'épaissit de jour en jour, et dont rien sans doute ne me fera sortir ; me voici en pleine mue, étranger à mon propre corps, et ignorant de ce qu'il en adviendra. C'est un état dégradant et inqualifiable pour un homme de ma condition et de mon mérite ! On m'a jeté un sort, c'est la seule explication. Subtile Vengeance...
Subtile Vengeance est l'épouse légitime de Pustule Grincheux, et son esclave favorite. Il l'a ramenée d'Extrême-Orient il y a quelques années, lors d'un voyage d'affaires, et n'a jamais voulu s'en séparer. Il l'a installée chez lui, dans la maison qu'il occupe le plus souvent, et en a fait sa femme devant Dieu et son esclave selon la loi. Bien qu'elle le haïsse ouvertement, il n'a jamais usé envers elle des représailles qu'il est en droit d'appliquer ; mais la violence quotidienne que lui inflige sa condition aliénante semble avoir éteint en elle toute velléité de révolte. Et à présent, même si dans ses yeux à demi baissés brille toujours une lueur inquiétante, l'échine courbée, le maintien modeste et et le zèle exemplaire attestent de sa bonne volonté. Soumission : tel est son lot.
Subtile Vengeance est en ce moment dans la cuisine, où elle prépare le repas de son seigneur. Dans l'énorme chaudron qui mijote sur le feu, elle déverse pêle-mêle le contenu de la poubelle, y ajoute une poignée d'herbes et d'aromates savamment dosés, et arrose le tout de Ketchup Heinz. Pustule ne fera pas le délicat : glouton, il est accoutumé à dévorer sans retenue ce qu'elle lui donne, à même la marmite si elle oublie les couverts. Il ne devrait d'ailleurs pas tarder à émerger, selon ses calculs. Voilà plus de trois jours qu'il dort - elle y a veillé - et il sera certainement affamé à son réveil. En bonne épouse, Subtile Vengeance ne néglige rien de ce qui est sa tâche.
Elle sait mieux que nulle autre flatter les sens de Pustule, assouvir ses appétits grossiers ; comprenant désormais que devoir et intérêt ne font qu'un, elle est tout entière dévouée à son confort. Ne pourvoit-il pas, quant à lui, à son entretien et à sa sécurité ? Qu'importent les nuits blanches, les humiliations intimes, l'asservissement domestique qui sont le sort de toute épouse ! Subtile Vengeance n'oublie rien de ce qu'elle doit à son mari. C'est une femme admirable.
Mais voilà justement que Pustule a besoin d'elle. Il est réveillé, il l'appelle :
- Subtile Vengeance ! Ici, immédiatement !
- J'arrive, mon seigneur...
Elle fait son entrée et se plante devant le lit de son mari. Ce dernier se redresse à grand-peine et la contemple quelques instants. Effrontément, elle soutient son regard.
Son attitude aujourd'hui... Elle arbore un air hautain - je croyais lui en avoir fait passer l'habitude - et d'où lui viennent ce sourire sardonique, ces yeux moqueurs, et cette expression de triomphe mal dissimulée ? Il doit se passer ici des choses que j'ignore...
- Baisse les yeux, vermine ! L'insolence n'est pas de mise en ma présence... T'es-tu occupée de la maison pendant mon sommeil ?
- Oui, mon seigneur.
- As-tu commandé mon repas de ce midi ?
- Je l'ai préparé personnellement.
- C'est bien : apporte-le moi.
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