Samedi 10 avril 2010
6
10
/04
/Avr
/2010
17:00
(2e prix du concours "Encres d'automne 5" organisé par la bibliothèque de L'Hermitage,
il fallait composer un texte court en utilisant 10 à 15 titres de romans choisis parmi une soixantaine)
Elle avait échoué dans notre ville après une longue errance, espérant y trouver un asile bienveillant. On lisait dans ses yeux une profonde lassitude, une tristesse
insondable; mais ses manières étaient douces, et son attitude toujours calme et digne. Elle nous venait de Palestine.
Les gens du lieu la surnommaient l'Arabe, parce qu'elle avait épousé un musulman, ou encore la bâtarde d'Istambul, puisque son père était d'origine ottomane. Mais elle-même n'avait jamais mis le pied en Turquie. Née en Israël, où
elle avait grandi, elle appartenait à la minorité sépharade.
Dans la communauté juive aussi, on l'appelait volontiers
l'Arabe, avec une pointe d'amer mépris. Elle n'était pas très aimée ; il fallait voir comme certains la traitaient de haut ! Mais notre
rabbin la nommait avec respect la dame de Jérusalem, et ne tolérait pas que l'on médise d'elle.
Peu avant qu'elle ne nous quitte, j'ai surpris par hasard une conversation entre eux deux. Ils se tenaient près de l'entrée de la synagogue. J'étais assis sur un banc, séparé d'eux par un cèdre,
dont l'ombre et le feuillage me dissimulaient à leurs yeux.
- Je comprends votre douleur, Sarah, commença Rabbi Shlomo. Vous avez connu les heures souterraines dans la Ville Sainte, les serments d'amour teintés d'effroi, la fuite hors
d'Israël, la blessure et la soif. Vous avez aimé cet homme qui n'était pas des nôtres, et embrassé la cause de son peuple, au mépris du danger...
- D'autres vies que la mienne étaient en jeu, murmura-t-elle. Des hommes, des femmes, des enfants aussi... Mon époux et moi refusions la guerre. Nous voulions fonder un nouveau
pays, une terre des affranchis à l'abri des tireurs et des bombes. Je n'ai pas abjuré la foi de mes ancêtres. Mais j'ai renié pour toujours le pays où je suis née, quand
la rafale des tambours m'a appris la mort de mon mari, tué par l'un des miens...
- Ici comme là-bas, nos coréligionnaires ne vous pardonnent pas; et vous-même n'êtes pas en paix parmi eux. Les blessures sont trop vives.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte.
- Mais que faire ? Où me terrer ? Dans quel abri m'enfouir ? implora-t-elle, secouée de sanglots. Je ne pouvais demeurer là-bas plus longtemps... Du jour où Tsahal a abattu mon mari,
ceux-là même dont je me sentais proche m'ont rejetée et menacée de mort. Je n'avais d'autre choix que de partir...
Suis-je donc condamnée à être une apatride ?
Elle s'interrompit quelques minutes ; je suppose qu'elle tentait de retenir ses larmes. Elle était si réservée, si pudique dans sa détresse ! Le rabbin, respectant son silence,
se taisait également.
- Vous avez raison, reprit-elle soudain d'une voix plus calme, les blessures sont trop vives. Je dois m'exiler, quitter le monde.
Souvenez-vous de moi dans vos prières, et que le vaste monde poursuive sa course folle.
Elle le salua respectueusement, et, tournant les talons, s'en fut à petits pas. Je fus tenté de la suivre, alors que Rabbi Shlomo s'en était allé de son côté, mais je n'en fis rien. Un vague
pressentiment, un trouble indéfinissable, s'était emparé de moi. Je sentais confusément qu'un événement se tramait, et que, quoi qu'il advienne, je ne devais pas m'en mêler.
Quelques jours plus tard, on retrouva la dame de Jérusalem pendue au bord de la rivière, une ombre plus pâle parmi les branches d'un saule pleureur. Et que le vaste monde
poursuive sa course folle, de tuerie en désastre ! Elle ne reviendra pas. Mais les gens d'ici cesseront-ils un jour de salir sa mémoire ?
Là-haut, m'a dit Rabbi Shlomo, en un ailleurs radieux, Sarah a rejoint son mari tant aimé; tendrement enlacés, ils se sourient pour l'éternité.
Mes larmes, quant à elles, ne peuvent s'empêcher de couler...
Derniers Commentaires