Dimanche 13 septembre 2009 7 13 /09 /Sep /2009 08:00




Je virevoltais fébrile dans les ruelles de ma cité natale. Mes claque-semelles craquaient sur les pavés. Ma parure était constituée de diverses robes somptueuses et fanées, juxtaposées et cousues ensemble par une main inexperte. La soie, le velours et le brocart alternaient au gré des échancrures et des accrocs. Ces étoffes lustrées, chatoyantes, témoignaient encore du temps de ma splendeur... Mais à présent, les riches nuances de noir, de violet et d'écarlate se mêlaient en une harmonie endeuillée et sanglante. 
Un éventail de soie brochée d'or à la main, ma chevelure sombre relevée par un peigne d'ivoire, je tournoyais sans trêve. Dans mon sillage, les enfants se pressaient et riaient en me montrant du doigt, et je souriais aux anges. Peu m'importait ma bouche quelque peu édentée! La tête me tournait, j'étais prise de vertiges; mais, galvanisée par la danse, j'en oubliais le froid et la faim. Agitant ma sébile en direction des passants, je tourbillonnais, exaltée. Quelques personnes compatissantes mettaient la main à leur bourse, en prélevaient une ou deux piécettes qu'ils déposaient dans ma timbale, avec un mot de réconfort. Ou bien, ils confiaient ce précieux trésor à leurs enfants, et les chers petits amours me le remettaient avec gravité.
Une petite fille aux nattes serrées et à la mine maladive s'approcha de moi et, ouvrant grand sa menotte, me tendit toute une petite fortune en menue monnaie : 
- Je t'aurais bien aidée plus, si j'aurais pu, affirma-t-elle avec un grand sérieux; on n'est pas bien riches, à la maison. Mais ça me fait de la peine de te voir grelotter comme ça, alors je vais te donner un ticket de manège. Comme ça, tu pourras te réchauffer en faisant un petit tour. C'est pour le manège de monsieur Smalt, dans le square du Passe-velours. 
- Le manège du père Smalt! m'écriais-je. Il existe encore? 
- Oui, mais le père Smalt est mort; c'est son fils le patron, maintenant, m'expliqua la fillette. Il est très, très gentil. Mais il faut te dépêcher : le square ferme à six heures. 
Elle me fourra dans la main un ticket de carton bleu lavande et s'en fut aussitôt. Je n'eus qu'à peine le temps de la remercier... L'enfant avait déjà disparu, absorbée par la foule. 
Quand je parvins devant l'entrée du square du Passe-velours, je vis une étrange créature, dont la seule raison d'être semblait consister à marquer les heures. Sa robe dorée semblait composée d'horloges; son front s'ornait d'un cadran émaillé enchâssé dans un diadème. Elle se balançait d'un pied sur l'autre : «Tic-Tac! Six heures moins cinq. Tic-Tac!», claironnait-elle d'une voix d'airain. Son visage impassible paraissait sculpté dans le métal le plus froid. 
  Le manège de feu le vieux Smalt trônait toujours au même endroit, juste après la grille d'entrée : un magnifique carrousel à l'ancienne, avec ses colonnes torsadées, son frontispice tarabiscoté et orné de peintures naïves. C'étaient les mêmes fillettes qu'autrefois, avec leurs yeux brillants, princesses d'un instant dans le carrosse doré traîné par quatre cavales blanches. Enfant, je préférais chevaucher l'une ou l'autre de ces fabuleuses montures, dont la mécanique me donnait l'illusion d'un galop d'enfer. Je reconnaissais bien le sous-marin verdâtre, constellé d'algues et d'étoiles de mer; à son bord, vingt mille lieues sous les mers ne m'auraient pas fait peur. Et cette montgolfière, au ballon rouge et brillant comme une pomme d'amour! Il y avait encore ce vieux coucou biplace dans lequel je m'installais toujours à la place du pilote; et ce vénérable vélocipède, et cette automobile rutilante...
Parmi toutes ces merveilles, je fus frappée de revoir une certaine licorne noire, aux proportions sublimes, et dont la musculature évoquait une puissance surnaturelle. Il y avait quelque danger à la monter, car elle ruait et se tenait toujours cabrée. Parfois, je m'y risquais; mes bras ceignant son encolure, ma joue appuyée contre sa crinière sculptée, je me cramponnais, craignant à tout moment d'être désarçonnée... 
Un jour, je perdis l'équilibre; par une chance inouïe, un jeune garçon me rattrapa au vol, m'évitant ainsi une chute périlleuse. C'était Céleste, le fils du père Smalt, un adolescent secret et mélancolique, au charme mystérieux. A ma grande surprise, il me pressa légèrement contre lui, ses lèvres effleurant les miennes... Tout d'un coup, semblant se raviser, il rougit, se troubla, et m'installa précipitamment dans un petit phaéton tiré par un poney, avant de s'esquiver. 
Plus âgé que moi, Céleste aidait son père en lui rendant de menus services. Au moment où j'étais tombée, il faisait le tour du carrousel pour récupérer les tickets que lui tendaient les enfants. 
De ce jour, je m'estimai trop âgée pour monter dans le manège. Secrètement, je soupirais après Céleste, sans oser l'approcher. Je ne le revis qu'en de rares occasions; fût-ce par dédain ou par timidité, il sembla m'éviter. Devenue une jeune fille, je quittai un jour ma ville natale pour mener la grande vie dans la capitale. Je ne sais s'il eut vent de mes folies et de mes frasques, de ma gloire éphémère, et de la déchéance qui s'ensuivit; mais, pour ma part, je n'eus jamais de ses nouvelles. 
C'était bien lui, devant le carrousel : sa silhouette élancée, son visage au teint diaphane, ses yeux d'un bleu céruléen, et sa chevelure blond pâle dont les mèches folles volaient au vent. Il portait un costume sidérant et sublime, qui paraissait taillé dans la substance des cieux. Son pantalon et sa redingote étaient d'un bleu ondoyant, moucheté de légers nuages blancs. De sa main longue et fine, il agitait sa clochette en direction des enfants; et c'était une joyeuse bousculade pour monter à bord des véhicules ou enfourcher les montures si convoitées! Se dirigeant vers la licorne, j'aperçus la fillette qui m'avait offert un ticket. Le manège s'ébranla... Céleste se dirigea vers l'échoppe d'un forain, qui vendait des gaufres et autres barbes à papa. Ce faisant, il passa devant moi, sans me voir. 
Avions-nous beaucoup changé? Je ne saurais le dire. Me reconnaîtrait-il? Je m'approchai doucement de lui. Il se retourna, posa ses yeux sur mon visage... 
- Ma très chère Hélène! s'exclama-t-il d'une voix vibrante. 
Un trouble indéfinissable s'empara de moi, comme une profonde tristesse mêlée de joie intense... Mon coeur battait avec frénésie. Céleste, les yeux embués de larmes, prit doucement mes deux mains dans les siennes et, les portant à ses lèvres, les couvrit de baisers ardents. Soudain, alors qu'il m'attirait vers lui, je m'évanouis, submergée d'émotions trop violentes... 
Lorsque j'émergeai de ma langueur, j'étais allongée dans l'herbe tendre du square; mon bien-aimé, penché sur moi, m'entourait de soins fiévreux. 
 - Ma chérie, serais-tu malade? Tu as peut-être faim... 
Il partagea avec moi une pomme d'amour, achetée à l'étal du forain. Je m'avisai que la créature aux horloges venait de sonner six heures. 
- Le square ferme à six heures... murmurai-je, alarmée. 
- Tu n'y songes pas! s'insurgea-t-il avec véhémence. 
Il se leva et agita sa clochette. Instantanément, son costume s'éclaircit et devint bleu azur. Le ciel vira au noir, la lune parut et resplendit, et ce fut la nuit. Le manège se mit à tourner, et de curieux personnages évoluaient avec lui. Dans la calèche, j'aperçus une dame joufflue aux boucles de réglisse, dont la robe vaporeuse aux contours effilochés semblait découpée dans de la barbe à papa; elle embrassait goulûment un gentilhomme vêtu d'un pourpoint de guimauve rehaussé d'une collerette de crème fouettée. Un valet de coeur et une dame de pique, à l'intérieur du carrosse, se tenaient tendrement enlacés, comme deux amants s'aimant en grand secret. Il y avait çà et là d'autres couples, tout aussi fantasques - et tout aussi heureux! 
La folle carillonneuse courait autour du carrousel, mais dans le sens inverse. Ses multiples horloges étaient toutes détraquées; les aiguilles s'affolaient; et elle riait de tout son coeur, avec sa voix d'airain. 
Céleste me souleva avec légèreté et me déposa à bord du sous-marin. Le banc circulaire en bois dur s'était métamorphosé en un divan confortable et soyeux, occupant toute la surface de la cabine - suffisamment spacieux, donc, pour s'y étendre à deux... Brûlant d'un désir trop longtemps contenu, je suppliai mon amant de mettre un terme à mon supplice... Il me raisonna : 
- Ne sois pas si impatiente... Tôt ou tard, ma chérie, le charme sera rompu, et il nous faudra pactiser avec le réel... Aucune magie ne nous permettra de nous y soustraire pour toujours. Tous ces amoureux qui nous entourent ne peuvent s'aimer pleinement que dans cette échappée hors du temps. Prenons le temps de savourer ce bonheur; rien au monde n'est plus éphémère. 
Faisant mienne sa sagesse, je modérai mes ardeurs. Usant d'une lenteur propre à exacerber nos sens en éveil, nous entreprîmes de nous dévêtir mutuellement. Mille caresses langoureuses furent ainsi prodiguées, jusqu'à nous dévoiler nus l'un contre l'autre. De longs moments encore, nous continuâmes de nous consumer charnellement en de subtils effleurements... Enfin, débordés par la puissance de nos désirs, nous nous étreignîmes avec frénésie! Une volupté divine nous envahit; nous n'étions plus qu'un seul corps, une seule âme. Durant un temps indéfini, nous restâmes enlacés, les yeux mi-clos. 
- Que de temps perdu, mon coeur... soupirai-je enfin en remettant ma robe. Quand je pense à ce fameux jour où... Pourquoi ne m'as-tu pas embrassée? 
- Je n'ai pas osé, souffla-t-il en se rhabillant comme à regret. J'étais confus, et je t'admirais tant. Je te croyais inaccessible... 
- Je te suis pourtant tombée dans les bras... Recommençons, veux-tu? 
Je me levai d'un bond, riant aux éclats; mon amant, alarmé, tenta de me retenir : 
- Hélène, non! 
Sans lui laisser le temps de me rattraper, je m'enfuis, et m'élançai à l'assaut de la licorne. Eperdu, il courut après moi, m'exhortant à la prudence. Mais ce fut peine perdue. Le carrousel tournait de plus en plus vite, à m'en faire perdre la tête; la licorne se cabrait et ruait avec violence; et moi, dans ma folie, je grimpai sur son dos, m'agrippai à sa corne... 
Céleste fut impuissant à empêcher ma chute. Mon corps fut projeté hors du manège, et retomba sur le parterre - disloqué, et à jamais inerte. Je n'étais plus qu'un corps astral, une âme désincarnée. M'élevant au-dessus de ma dépouille sanglante, je vis l'horreur du drame : une foule de gens hurlants, Céleste au désespoir... Son costume arborait les couleurs de l'orage. 
Le réel terre-à-terre avait repris ses droits. Le ciel gris était celui d'une fin d'après-midi d'hiver. Les amants clandestins avaient disparu. L'horlogère, de nouveau à l'entrée du square du Passe-velours, sonnait six heures. 
De vraies larmes, pourtant, roulaient sur ses joues métalliques; plus loin, une enfant au teint blême pleurait sans un bruit. 
Céleste, agenouillé, sanglotait, secoué de soubresauts. J'aurais tant voulu pouvoir le consoler. J'aurais aimé lui révéler qu'un jour, dans une autre vie, et en ce même lieu, nous serions à nouveau réunis. 
Ce jour-là, le ciel serait au bleu; il ferait grand soleil. Il y aurait un merveilleux manège qui tournerait sans fin dans le square du Passe-velours, faisant la joie des enfants et des fous. Il y aurait une petite fille aux longues tresses et aux grands yeux brillants qui nous tiendrait par la main. 
Et cette fillette serait la nôtre.

Cette nouvelle a reçu une distinction au concours de nouvelles organisé par le magazine Plume, sur le thème "Votre rencontre d'amour idéale" en 2008.
Publié dans : Cartographie du rêve - Communauté : Se sentir liVre - Par AÉLIS
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Commentaires

Je viens de finir de lire les trois nouvelles de la "cartographie du rêve", et je préfère celle-ci, bien que j'ai beaucoup apprécié les deux autres, "loin de Narcopole" ainsi que "comme un éclat de rire". Par contre je trouve dommage que tu ais repris l'idée "d'Alice au pays des merveilles" avec le lapin qui l'entraine etc...

Mais "le square du Passe-velours" reste ma préférée. Je ne suis pas vraiment friand de ce genre de littérature, préférant en général la science-fiction ou l'heroic-fantasy. Mais ton style est vraiment superbe. Je crois que ce que j'aime le plus dans tes textes sont tes descriptions qui sont vraiment complètes sans être lourdes. Je comprend pourquoi cette nouvelle a reçu une distinction. C'est vraiment une belle nouvelle.
Commentaire n°1 posté par éponyme le 07/04/2010 à 16h53

Merci pour ton appréciation. Je suis sensible au fait que tu aies apprécié le "square du passe-velours", j'y suis attachée. Concernant "Narcopole", j'avais commencé par écrire une histoire centrée sur le personnage d'Aélis, l'histoire commençait quand elle s'endormait au bord de la rivière, et elle ne rencontrait Saïd que dans le monde souterrain, c'était un clin d'oeil à Alice, mais je n'en étais pas satisfaite. Je l'ai reprise ensuite en modifiant l'histoire, j'ai ajouté une première partie plus réaliste, modifié certaines choses. Mais je ne sais pas trop quoi en penser, peut-être que ce clin d'oeil à Alice dans un monde plus adulte est à revoir. Merci en tout cas pour tes avis détaillés et pertinents.

Réponse de Aélis le 09/04/2010 à 13h51
LE RECIT EST SI BEAU QU AVEC UNE HISTOIRE PLUS LONGUE CELA FAIRAIT UN SUPERBE FILM(surtout lorsque l on y rajoute cette presentation).
Commentaire n°2 posté par marie-liza coulet le 01/11/2010 à 16h54

Je n'avais pas pensé à en faire un film en l'écrivant... Quoi qu'il en soit, je ne me vois pas en faire un récit plus long.

Réponse de Aélis le 02/11/2011 à 21h53

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